Présenté comme le film de tous les superlatifs par la presse et par son immense réalisateur, Avatar est sans doute celui qui fera le plus d’entrée durant la période des fêtes. Pour autant, mérite t’il un tel engouement, et peut-on encore être émerveillés par des images de synthèse ? C’est ce que j’ai tenté de savoir ce jeudi 17 dans la salle obscure, et autant vous le dire tout de suite, je n’ai pas été déçue, les seules critiques possibles relèvent du pinaillage…
Qualifier un réalisateur de visionnaire est devenu un peu trop commun, et pourtant, ce terme s’applique parfaitement à James Cameron : Avatar n’est pas un projet lancé à la va-vite pour suivre une mouvance écolo et faire coller sa sortie avec le sommet de Copenhague, mais une idée longuement murie, qui attendait depuis 14 ans dans les vastes tiroirs du réalisateur que les progrès en imagerie de synthèse permettent de le réaliser.
Les images de synthèse, la plupart d’entre nous les ont sans doutes découvertes avec Jurassik Park en 1993, où notre paléontologue relevait ses lunettes pour s’assurer que le brontosore qu’il voyait déambuler devant lui était bien réel. Et l’on comprend aisément que Jake Sully (Sam Worthington) tombe amoureux
Impressionnant est sans doute le plus faible des mots pour qualifier la dimension proprement spectaculaire d’Avatar. Le qualificatif est ici à considérer selon plusieurs acceptions du terme. Sur son plan le plus « technique », disons même industriel, le film n’est pas survendu. Il marque bien une avancée assez stupéfiante dans la maîtrise des effets numériques. L’un des paris de James Cameron était de créer un nouveau monde (empruntant beaucoup au gigantisme de l’ère des grands dinosaures de notre bonne vieille planète), il est incontestablement tenu. Le recours à la technologie s’avère tout aussi convaincant et bluffant pour les scènes plus classiquement « science-fictionnelles » mettant en scène des comédiens dans leur véritable enveloppe charnelle, qui donnent déjà un coup de vieux à des productions pourtant virtuoses comme Minority Report, ou, bien entendu, pour les scènes de combat de la dernière partie du film, assez étourdissantes.
Mais tout ça ne fait pas forcément du cinéma. Quel emploi en auraient fait par exemple des réalisateurs moins inspirés comme Michael Bay ou Roland Emmerich ? La différence, c’est que Cameron est un cinéaste, et un grand, qui s’amuse d’ailleurs ici à évoquer plus ou moins directement quelques uns de ses précédents films (l’allusion la plus directe étant Aliens, via Sigourney Weaver mais surtout une version bien plus sophistiquée du « robot-armure »). Sa mise en scène est puissante, inspirée, précise (là où tant de réalisateurs moins virtuoses égarent leurs spectateurs dans la pyrotechnie) et son scénario suit plusieurs pistes très stimulantes.
Déjà initiée notamment par David Cronenberg (ExistenZ) et Mamoru Oshii (Avalon), l’interaction entre l’être humain et son avatar est ici poussée beaucoup plus loin, dans une direction qui ravira probablement les gamers. En endossant virtuellement la peau d’un Na’vi artificiellement créé par mélange d’ADN, Jake Sully (Sam Worthington) va suivre une initiation par niveaux, exactement comme dans un jeu vidéo, pour qu’il se fasse accepter de la communauté des Na’vi, qui connaissent sa nature hybride (mais pas ses réelles motivations). Il y a une belle idée assez poétique, dans ce passage de l’ »être Homme » au « devenir Na’vi » pour le héros, qui ne prend les commandes de son avatar que dans son propre sommeil et ne peut pleinement redevenir Jake Sully que lorsque, à son tour, son avatar dort. Fantasme ultime du hardcore gamer que de rendre enfin « utile » ses propres heures de sommeil en vivant ainsi une véritable double vie ! Cameron va d’ailleurs jusqu’à faire de son héros un personnage physiquement impotent (coincé dans une chaise roulante), qui ne redevient donc un véritable être humain en pleine puissance de ses moyens physiques (carrément décuplés) qu’en tant qu’avatar…
Appelé à jouer un rôle de véritable « agent double » chez les Na’vi (en même temps pour les « gentils » scientifiques et les « méchants » militaires), Sully va tout naturellement être appelé à épouser la cause de son nouveau peuple, à la suite d’un cheminement intérieur qui nous rappelle quelques westerns : Little Big Man, Un homme nommé Cheval ou Danse avec les loups. Avatar peut donc aisément être qualifié de « western galactique », d’autant que la scène d’exode des Na’vi n’est pas sans évoquer non plus le Cheyenne Autumn de John Ford. Il reprend à son compte la rhétorique, énoncée d’une façon un peu platement écologique (et rappelant souvent celle d’un Miyazaki, notamment via le rôle magique accordé à la forêt et aux arbres), de l’harmonie nécessaire entre l’Homme (enfin, ici, le Na’vi) et la Nature.
Mais ça n’est pas, loin de là, la seule dimension politique du film.
Cameron multiplie en effet les références à des épisodes historiques bien Terriens : le massacre des civilisations des « Native Americans », que ce soit au Sud (via les conquistadors espagnols) ou plus au Nord (par les colons européens, futur ferment de la nation états-unienne) ; la charge aussi courageuse qu’archaïque des lanciers polonais contre les panzers allemands ; les bombardements au napalm des villages vietnamiens par l’armée américaine (la tasse de café fumant sirotée par l’impressionnant Stephen Lang sur fond de torpillage de la communauté Na’vi faisant comme un écho au célèbre « I love the smell of napalm in the morning » de Robert Duvall dans Apocalypse Now).
Plus près de nous encore, le film semble faire aussi référence aux deux grands traumatismes américains du début du XXIème siècle, d’une façon assez étonnante. Les images suivant la destruction de l’arbre de vie millénaire des Na’vi pourraient presque avoir été tournées à Ground Zero alors que le mélange d’intérêts économiques et militaires dictant les agissements de la compagnie minière exploitant les richesses de la planète Pandora rappelle bien évidemment les visées de la seconde guerre d’Irak.
On peut donc reconnaître un certain courage à Cameron d’avoir réalisé l’un des plus dispendieux blockbusters de tous les temps dans lequel le spectateur finit par appeler de ses vœux le massacre, parfois assez sauvage, de soldats américains, qui sont, dans le film, clairement du « mauvais » côté. Mais aussi se demander, dans le même temps, s’il serait imaginable de produire un film où un ancien soldat US ne trahirait pas son camp d’origine pour de gentils Schtroumpfs géants (et imaginaires), mais prendrait plutôt la tête d’une offensive de ses nouveaux frères d’armes vietnamiens ou irakiens, dans le cadre d’un conflit celui-là historiquement bien réel. On pose la question mais on connaît la réponse…
On imagine bien du Wagner sur ces images, non ?…![]()
Alors, Avatar, réussite totale et exemplaire, alliance parfaite de la forme et du fond ? Il eut fallu pour cela des interactions entre ses principaux personnages un peu moins conventionnelles et des retournements de situation moins attendus et abrupts. L’espion inflitré finissant par épouser la cause des indigènes, la fille du chef chargée de son « éducation » et tombant finalement sous son charme malgré ses réticences initiales, le guerrier belliqueux et promis à la belle d’abord hostile puis frère d’arme une fois ses doutes levés sur la sincérité du héros… pardon pour donner l’impression de spoiler l’intrigue, mais tout ça est largement cousu de fil blanc. On ne peut pas s’empêcher de le regretter, comme de penser que l’ambiguïté inhérente au statut d’infiltré de Jake Sully n’est que très insuffisamment exploitée. Le film priorise clairement le spectacle à la complexité narrative mais le spectacle est tel qu’il finit par emporter ces réticences, dont bien des films moins brillants ne se seraient pas relevés…