Entretien avec Audrey Petit, directrice de la collection Orbit France

Mythologica.net : Bonjour Audrey, et merci beaucoup de prendre quelques minutes pour répondre à nos questions, notamment concernant Orbit, le nouveau label imaginaire d’Hachette Livres. Commençons par le commencement : comment en es-tu venue aux littératures de l’imaginaire ?

Audrey Petit : par inconscience sans doute, comme tout le monde J ! Plus sérieusement, j’ai toujours lu beaucoup de romans, qu’ils entretiennent ou non un rapport avec la fantasy, la science-fiction ou le fantastique. Beaucoup de romans d’aventures au sens large, Tove Jansson, les contes et légendes, les romans de cape et épée, mais aussi les séries Yoko Tsuno, Philémont ou Valérian & Laureline pour la partie bande dessinée ; Bradbury, Orwell, Huxley et Sturgeon également, et Zimmer Bradley, Howard et Tolkien encore un peu après. Entre autres. Puis j’ai fait une prépa lettres et des études de philo. Et c’est seulement en commençant à publier des romans de science-fiction et de fantasy que j’ai pris conscience qu’on pouvait, principalement par commodité, parler de « littératures de l’imaginaire » et qu’il existait, par extension, ce qu’on appelle un milieu, avec ses figures, ses salons, son style, ses rayons en librairie… Tout cela a dû me plaire puisque j’ai poursuivi l’aventure au Livre de Poche, chez Mango et enfin chez Orbit.

M.net : Tu es donc actuellement directrice de collection d’Orbit, le nouveau label de littératures de l’imaginaire d’Hachette, mais auparavant tu as également dirigé des collections chez Mnémos, ou encore aujourd’hui parallèlement à Orbit au Livre de Poche… Comment les choses se sont-elles faites pour ton arrivée chez Orbit ? Avais-tu des objectifs particuliers à remplir, le libre choix de tes publications… ? Comment travailles-tu de manière générale avec les différents acteurs du livre qui t’entourent ? Je pense notamment aux auteurs, aux traducteurs, aux journalistes…

A.P. : Je m’occupais depuis deux ans de la collection Fantasy au Livre de Poche quand l’idée est venue de lancer le label en France. Florence Sultan, la directrice du label Orbit en France (qui est aussi directrice générale des éditions Calmann-Lévy) m’a contactée. Pour elle, cela avait du sens de prendre quelqu’un qui connaissait les genres, qui travaillait déjà au sein du groupe sur une collection de poche, et elle souhaitait me confier le développement éditorial du label en France. Ce qui fut fait. Dès le départ, nous avons constitué une équipe française, notamment pour les parties commerciale, marketing et presse. Tout cela a donné lieu à beaucoup d’échanges, de réunions, de discussions, de travail et de réflexion sur le marché. J’ai également immédiatement, et pour mon plus grand plaisir, rencontré les équipes Orbit anglo-saxonnes et travaillé avec elle. Là encore, beaucoup d’échanges sur les auteurs, les cycles, les textes, mais aussi sur leur marché, leur travail, etc. Aucune contrainte, en revanche, si ce n’est celle de publier des romans qui nous plaisent, des coups de cœur, et de les présenter au public français, et de lancer donc le label en France, de le décliner, de faire en sorte qu’il trouve ses marques et son style, et bien sûr de l’imposer, tout ce que nous vivons en ce moment, finalement !

M.net : Le travail de directrice de collection est un travail de l’ombre. Est-ce un choix de ta part de te placer en retrait par rapport aux personnalités d’auteurs notamment ? Comment gères-tu justement ces auteurs anglo-saxons que tu publies pour Orbit ?

A.P. : Travail de l’ombre, si l’on veut… Les collections ont aussi besoin d’être incarnées, représentées. Serions-nous sinon autant sollicités pour des interviews et des interventions ? J Quant à se placer en retrait par rapport aux auteurs, oui, c’est une évidence. J’exerce ce métier pour deux raisons : les auteurs et les lecteurs. Faire découvrir des auteurs, leurs textes, leurs histoires, c’est aussi donner à lire ce qui nous a emporté, ce que nous avons aimé, et c’est passionnant. J’essaie au maximum d’entretenir avec les auteurs anglo-saxons des relations directes, qui vont de professionnelles à souvent très amicales. J’essaie autant que faire se peut de les rencontrer lors des Foires ou des déplacements à l’étranger. Ce n’est pas toujours évident, pour des raisons de distance, mais c’est quelque chose d’unique, qui permet également de travailler plus en amont avec eux sur leurs textes, avant même parfois que ceux-ci soient publiés à l’étranger, et donc en France.

M.net : Parlons maintenant un peu plus directement d’Orbit. J’ai été pour ma part très surpris car, après avoir regardé de plus près le pendant anglo-saxon dans lequel j’ai vu beaucoup de science-fiction, je n’en ai pas encore vu dans le programme Orbit. Est-ce une volonté de ta part d’asseoir le label sur une base fantasy avant de basculer vers des genres plus spécifiques ou bien les choses se sont-elles faites d’elles-mêmes ? En fait quelle est la politique éditoriale d’Orbit, pour simplifier ?

A.P. : Exactement ce que tu décris. On commence par la fantasy, puis on introduira la SF. Il se trouve que lorsque j’ai commencé à lire des textes pour Orbit, c’était principalement de la fantasy, épique et historique, ou encore de la bit-lit. Ensuite, la ligne éditoriale Orbit aura pour vocation de n’exclure aucun genre de l’imaginaire, pourvu que ceux-ci nous plaisent ; la science-fiction en fera naturellement partie.

M.net : Concernant les futures sorties d’Orbit, peux-tu nous en dire plus ? Par exemple quel est ton coup de cœur du moment ?

A.P. : J’aurais beaucoup à dire sur les futures sorties d’Orbit, elles constituent presque mon quotidien ! Guettez par exemple à l’automne Le Puits de l’Ascension de Brandon Sanderson, la suite de L’Empire Ultime, qui est très attendue : le roman a été appelé à maintes reprises « La Révélation Fantasy de l’année » par la plupart des chroniqueurs et lecteurs (et croyez-moi, quand je vois la revue de presse de 25 pages, ça fait beaucoup – en fait, nous n’avons pas eu une seule critique négative sur ce titre !). Cette suite est très largement à la hauteur du premier : nouvelles révélations, nouveaux rebondissements. Vous pensiez tout savoir sur Vin et la chute de l’Empire. Eh bien… comment dire ? Oubliez tout, car Brandon Sanderson ne cesse de surprendre… Définitivement pour moi aussi la Révélation des ces dernières années en Fantasy. Il y aura aussi un nouvel auteur en septembre, Celine Kiernan, un bijou d’intrigues de palais, et un autre en octobre, N.K. Jemisin et ses 100 000 royaumes, un cycle très attendu, tous les deux des coups de cœur. Et pour la suite, eh bien… je peux évoquer Miss Carriger, un auteur déjanté qui nous propose un mixte entre Jane Austen et les vampires, ou comment tuer des vampires à coups d’ombrelle, et ne pas se faire mordre sans renverser son thé. Cail Garriger est best-seller aux States et c’est complètement mérité !

M.net : Lorsque Hachette Livres a annoncé le lancement d’Orbit, de nombreuses personnes ont pensé que le premier groupe français sortait l’artillerie lourde pour concurrencer Bragelonne, voire les diminuer. Or le rythme de parution est resté très bas même si en termes de qualité la production d’Orbit est exceptionnelle. Manger les parts de marchés de Bragelonne/Milady faisait-il partie de tes objectifs initiaux ou bien comptes-tu simplement asseoir Orbit sur une réputation de qualité ?

A.P. : On ne créé pas un label pour « diminuer » un autre éditeur… mais bien parce qu’on souhaite publier des textes qu’on aime, donner à lire des auteurs qui nous ont touché. Orbit est né de cette volonté, publier des romans SFF, présenter des auteurs auxquels on croit et dans lesquels on se reconnaît. Orbit aura publié à la fin de l’année 20 titres en grand format et une quinzaine en poche, soit 35 titres au total sur un an. C’est un rythme qui est loin d’être négligeable et qui nous semble bon. A titre de comparaison, Orbit UK, régulièrement leader sur le marché anglais, publie environ 80 titres par an tous formats confondus. En France, nous allons un peu augmenter la voilure dans les années à venir, mais nous conserverons une stratégie qui consiste à prendre le temps de défendre chaque roman, chaque auteur. A chacun sa stratégie. On oublie souvent que les éditeurs de SFF en France, désormais installés, ont un jour commencé avec 2, 3, 6, 8, 10 titres, et que l’édition est aussi un travail de patience. Or en à peine 10 mois, le label Orbit est devenu incontournable en France et le pari est réussi, nous avons pris des parts de marché ! Des auteurs comme Kristin Cashore, Brandon Sanderson, Paul Kearney ou encore tout récemment Lilith Saintcrow sont désormais très attendus. Merci pour ta remarque sur la qualité – c’est amusant que tu dises cela, parce que la quasi totalité des titres que nous avons publiés, de même que ceux que nous publierons, sont aussi de grosses ventes outre-manche et outre-atlantique, preuve que de grosses ventes ne sont pas synonymes de médiocrité…

M.net : Mon coup de cœur personnel depuis le lancement d’Orbit est L’Empire Ultime de Brandon Sanderson. Un excellent roman de fantasy qui vient une nouvelle fois défricher de nouveaux territoires pour aller encore plus loin dans l’imaginaire. Tout cela étant servi par une traduction magnifique de Mélanie Fazi qui est, à mon sens, l’une des meilleures traductrices françaises. Peux-tu nous en dire plus sur la suite de cette saga des Fils-des-Brumes ?

A.P. : Absolument pas J ! Mélanie serait très fâchée si je dévoilais ce qui va se passer. Plus sérieusement, le cycle de L’Empire Ultime repose sur une succession de révélations et de rebondissements menés de main de maître par Brandon Sanderson, et ce serait vraiment, mais vraiment dommage, de trop en dire… Bon, je peux juste te dire que rien n’est joué, et te livrer l’accroche du tome 2, Le Puits de l’Ascension : Le Seigneur Maître est tombé, la guerre peut commencer… Pour le reste, patience jusqu’à octobre, et puis ensuite rendez-vous pour la conclusion en forme d’apothéose au printemps 2011. Tout ça toujours servi par l’excellente traduction de Mélanie, qui a su capter exactement le ton et l’esprit épique du cycle de Brandon Sanderson.

M.net : Je terminerais par une question finalement assez traître : après avoir dirigé tant d’ouvrages dans tant de maisons différentes et finalement atterrir chez ce qui est en passe de devenir l’un des plus gros label d’imaginaire en France, te reste-t-il encore un exploit à accomplir pour aller encore plus loin ? Quelles sont tes ambitions pour les années à venir ?

A.P. : Traître J ! Le futur ? Je l’imagine assez bien assise dans un jardin (anglais), une tasse de thé dans une main et un roman d’aventures dans l’autre (sans oublier un Jane Austen et un Virginia Woolf sur la table en fer forgée)… Non, franchement, les choses se font spontanément, sur la longueur. Aller plus loin ? Pourquoi pas : convertir plus de monde à l’imaginaire, aux coups de cœur de l’équipe Orbit ? Ensuite, il existe beaucoup d’autres genres passionnants, et d’autres métiers. Je ne tiens jamais rien pour acquis, et je trouve que c’est un gage de bonne santé que de nourrir les choses avec autres choses qu’elles-mêmes.

M.net : Merci beaucoup Audrey de bien avoir voulu répondre à ces quelques questions.

A.P. : Merci à toi et à Mythologica.net !

Entretien réalisé par Deuskin

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About Deuskin

Deuskin est administrateur de Mythologica depuis 2009. Passionné de littératures de l’imaginaire il cherche à faire partager sa passion au plus grand nombre à travers ses chroniques et le site.