Mythologica.net : Bonjour Maeva et merci de prendre le temps de répondre à ces quelques questions. Pourrais-tu te présenter et nous expliquer ce qui t’a amenée à l’illustration ?
Maeva Pierre : Volontiers ! L’illustration – et l’art en général – a toujours fait partie de ma vie. Enfant, je n’avais de cesse de dessiner, peindre et créer toutes sortes d’objets décoratifs. Je lisais aussi beaucoup, nourrissant ainsi mon imaginaire. J’étais passionnée par les légendes et mythologies du monde, les créatures fabuleuses et les dinosaures ! Or les ouvrages traitants de ces thèmes étaient souvent merveilleusement illustrés… J’admirais aussi les chefs-d’œuvre de la peinture reproduits dans de vieux Lagarde et Michard qui ont longtemps été mes livres de chevet !
Mes prédispositions pour le dessin se confirmant à l’adolescence, on me conseilla de suivre une filière «littérature option Arts Plastiques». J’ai alors pu expérimenter diverses techniques picturales et suivre des cours d’histoire de l’Art, réellement passionnants et formateurs. A la même période, je découvrais avec enthousiasme les peintures de Suidmak (grâce aux couvertures Pocket SF), ainsi qu’un film aux effets spéciaux révolutionnaires : «Terminator 2» ! Deux approches totalement différentes, l’une classique, délicate et esthétisante, l’autre brutale et technologique ; cette dualité complémentaire ne m’a jamais quittée depuis.
A 18 ans, bac en poche, je souhaitais intégrer les beaux-arts. Le compromis accepté par mes parents fut un cursus d’arts graphiques (en France, il n’y avait pas encore de formation aux effets visuels cinématographiques, ce qui aurait été mon choix aujourd’hui)…
Je suis donc entrée à l’ESAG-Penninghen, école réputée pour son sérieux, où j’ai principalement étudié le dessin académique, le graphisme, et la photographie. Après l’obtention de mon diplôme en 1997, la réalité financière m’obligea à travailler pour diverses agences et studio de création en tant que graphiste puis directrice artistique. J’y ai principalement conçu des affiches de films et festivals, et me suis spécialisée dans l’élaboration de visuels (conception, prises de vues, photomontages…). Mais bien que parfois intéressant, ce travail m’éloignait de mes aspirations premières. Ma frustration était d’autant plus grande que je constatais l’épanouissement et les progrès d’amis devenus illustrateurs ou concept artist pour l’industrie des jeux vidéo, et par extension le cinéma… C’était ces univers qui avaient motivé mon orientation ; j’avais toujours été douée pour le dessin et n’en faisais presque plus usage !
J’ai alors décidé de quitter le statut salarial afin de devenir illustratrice. Cette activité n’étant pas assez rentable actuellement, je travaille aussi en tant que designer graphique indépendante.
M.net : Quelle est ta méthode de travail ? Avant de réaliser une couverture as-tu sous la main un synopsis du livre, une version complète sous forme d’épreuves, des directives précises de l’éditeur ?
M.P. : Ma méthode de travail varie en fonction de la demande. On n’illustre pas de la même façon un roman ou une anthologie. Dans ce dernier cas, la couverture reflète plus une ambiance globale liée au titre qu’une nouvelle en particulier… De même, lorsque l’éditeur a une idée précise concernant le fond ou la forme, la liberté d’expression et l’implication créative n’est pas la même. Il faut aussi tenir compte de la charte graphique (emplacement du titrage, du logo…) qui peut déterminer la construction de l’image, le choix du cadrage et des couleurs…
Le plus souvent, après avoir bien écouté et analysé les attentes de l’éditeur, je réalise quelques croquis d’intention au crayon pour présenter les idées et définir la composition. Un jour, je n’ai envoyé qu’un seul projet : une esquisse réaliste en couleur précisant textures et éclairages (conçu à la manière d’un rough d’affiche) qui a été immédiatement validé !
Concernant le texte, j’ai parfois la version complète ou seulement un résumé. Jusqu’à présent, Cela a été sans conséquences sur mon travail, car je n’ai jamais eu à illustrer un personnage ou une scène précise d’un livre.
Ma technique permettant difficilement de juger un travail en cours, je ne dévoile le résultat qu’une fois l’illustration terminée. Cela implique que l’on me fasse confiance…
Je dois préciser que je n’ai pas eu l’occasion de réaliser beaucoup de couvertures. Actuellement, la plupart de mes travaux sont des recherches personnelles n’obéissant qu’à mes seules envies et contraintes, ma démarche est donc plus artistique qu’illustrative…
M.net : Sous quel format travailles-tu ? Sur support physique avant de passer au numérique ou bien seulement l’un des deux ? Quels sont pour toi, avec ton expérience d’illustratrice, les atouts et les difficultés de tel ou tel support ?
M.P. : J’utilise les deux supports, de manière indissociable. Avant de l’apprivoiser (il y a longtemps !), j’étais assez hostile envers le numérique. Cela me semblait incompatible avec ma passion pour le dessin au fusain et mes valeurs artistiques résolument passéistes. Mais j’ai vite réalisé que je ne pourrais pas contrer l’évolution technologique, et que ce formidable outil me permettrait d’aller encore plus loin, et même, d’explorer de nouvelles possibilités créatives. J’ai donc associé mes connaissances du dessin et de la peinture traditionnelle à celle de l’image numérique. Le processus de création commence par un croquis. Puis, je dessine et peins sur papier les parties destinées à être scannées ou photographiées. Très souvent, je crée des sculptures ou des maquettes qui me servent de modèle et permettent un rendu plus réaliste. Ensuite, je fusionne l’ensemble sur Photoshop. Il faut être précis et cohérent pour que l’image soit crédible. Je redéfini alors la lumière, les volumes, les détails en dessinant au stylet sur cette « matière première ». Mes illustrations mêlent donc étroitement dessins hyperréalistes, textures photographiques et sculptures crées pour l’occasion…
Le format numérique est évidemment plus rapide et économique que le traditionnel. Autre avantage considérable, il permet de pouvoir revenir en arrière ! Mais de ce fait, il est moins spontané et intuitif que le traditionnel. Moins sensuel aussi, et d’une certaine façon, moins valorisant : certaines personnes sont déçues lorsqu’elles apprennent qu’une image n’est pas une «vraie peinture» (comme si l’ordinateur l’avait générée seul, réduisant le talent de l’auteur à celui de technicien !). Je pense d’ailleurs qu’il est risqué de peaufiner l’apprentissage des logiciels sans avoir de solides bases en dessin.
M.net : As-tu des sources d’inspiration particulières lors de ton processus de création personnel ou bien te fies-tu uniquement à l’image présente dans ton esprit ?
M.P. : Lorsque j’élabore une image personnelle, j’essaie de ne pas m’inspirer d’oeuvres existantes, du moins consciemment. Mais dans un monde saturé d’images, il est impossible d’échapper à toute influence. Les miennes sont multiples et principalement issues de la peinture figurative, et bien sûr, du cinéma fantastique. La nature et les animaux y ont également une place prépondérante. Je puise aussi beaucoup d’idées dans la littérature, l’histoire et les sciences. J’ai découvert tardivement les illustrateurs vénérés (souvent à juste titre) par la plupart de mes confrères et n’ai guère d’influences liées à la BD.
La plupart du temps, l’image s’impose à moi. La difficulté est alors de la matérialiser… Une fois achevée elle est souvent différente de celle présente initialement dans mon esprit, car elle subit les contraintes techniques et l’évolution de mes humeurs !
M.net : La concurrence semble assez rude entre les différents illustrateurs des littératures de l’imaginaire. Comment vis-tu cela, le ressens-tu comme une pression supplémentaire ?
M.P. : Question piège ! Je ne pense pas qu’il faille réfléchir en terme de concurrence. je refuse l’esprit de compétition et pense que chacun doit développer son propre style, sans chercher à imiter des illustrateurs reconnus.
Beaucoup de gens talentueux aimeraient être publiés, mais souvent, le peu de travail proposé est monopolisé par quelques illustrateurs bien connus des directeurs artistiques de maisons d’éditions ciblées fantastique… Alors oui, la frustration peut certainement créer des tensions entre certains illustrateurs.
M.net : Merci beaucoup Maeva pour toutes ces réponses et je te souhaite un franc succès par la suite. Aurais-tu un conseil à destination des jeunes qui souhaitent se lancer dans l’illustration ?
M.P. : Merci pour tes encouragements et l’intérêt que tu portes à mon travail !
Je ne suis pas certaine d’être en mesure de donner des conseils… Chacun doit suivre sa propre voie et ne pas se décourager. Mais d’un point de vue artistique, acquérir une bonne connaissance du dessin académique est, je pense, la base pour faire de bonnes illustrations.
Entretien réalisé par Deuskin