La Route de Haut-Safran – La Tyrannie de l’Arc-en-ciel T1 – Jasper Fforde

 C’est un monde futur passablement fou. Une sorte de Grande-Bretagne peuplée de rhinosaures, d’autruches, de girafes, et de dangereux cygnes carnivores. Les scolopendres y poussent des cris en clef de fa, on y ouvre des clubs de questions sans réponse, les bibliothèques n’ont plus que les codes-barres des livres, les professeurs, occupés à corriger des copies avec plusieurs générations de retard, n’enseignent plus depuis des siècles, et les trois quarts des activités du service postal consistent uniquement à transporter, coincé dans des boucles de réexpédition perpétuelle, un courrier qui n’est jamais remis aux destinataires. 

Pour autant, ce futur n’a rien de fondamentalement drôle. Après le Truc-Qui-S’est-Passé, au sujet duquel le lecteur ne pourra faire que des conjectures, l’humanité ne progresse plus qu’à rebours : les étapes historiques ne sont désormais que des Grands Bonds en Arrière au cours desquels on interdit à chaque fois un peu plus de technologie : on en est désormais revenu à l’antique Ford Modèle T et l’on va jusqu’à supprimer les changements de vitesse sur les bicyclettes. Tout est réglementé jusqu’au délire par des articles en nombre infini, tout a été prévu, jusqu’au moindre détail. Qu’on en juge par l’article suivant : « Pour faciliter les compléments alimentaires des végétariens, le premier mardi de chaque mois, le poulet est officiellement déclaré un légume. » Oui, tout a été prévu, sauf les petites cuillères : elles manquent si cruellement que l’on envisage d’instaurer leur transmission selon un mode dynastique.

Dans ce monde par trop réglementé, l’essentiel des activités humaines est régi par les couleurs, dont les hommes n’ont plus qu’une vision partielle. Les aptitudes à discerner les teintes diverses, et plus particulièrement le rouge, conditionnent la place des individus sur l’échelle sociale. La Chromogentsia est solidement établie, les plus riches organisent des garden-parties panchromatiques annuelles, et l’on en se marie que selon ses couleurs. Même si, estiment certains romantiques et rebelles, lorsque deux couleurs dépareillées s’unissent,  « ce n’est pas un gâchis de couleurs primaires, mais le produit d’un couple motivé par quelque chose de plus noble que la quête éperdue de la suprématie chromatique »

C’est dans ce contexte que le jeune Edward Rousseau arrive à Carmin-Est, où son père Chromaticologiste – il soigne par les couleurs – vient prendre ses fonctions. Mais tout n’est pas rose dans cette petite ville située sur les franges extérieures où les règlements sont sans cesse contournés, où les morts mystérieuses s’accumulent, où l’hypocrisie atteint des sommets, et où d’imprévisibles dangers rôdent à chaque coin de rue. Sans compter les mystères de Haut-Safran, dont aucun des quatre-vingts explorateurs qui y ont été envoyés au cours des dernières décennies n’est jamais revenu, et où notre héros va découvrir des réalités véritablement indicibles.

On n’en finirait pas de lister les  trouvailles de Jasper Fforde qui décrit sur près de six cents pages les aventures d’Edward Rousseau dans ce monde entre tous étrange. Un monde auquel l’auteur parvient à donner densité à force d’éléments en apparence disparates, mais intimement cohérents. Souvent drôle, tour à tour surréaliste ou farfelu, maniant le nonsense avec un rare bonheur, pimentant ses dialogues ici de paradoxes, là d’une pincée d’humour noir, plus loin d’une touche surréaliste, Jasper Fforde emmène avec lui le lecteur au long de cinquante-neuf chapitres d’une quête tendue, vers des réalités dramatiques : au final, un propos saisissant et un sérieux que la fantaisie la plus débridée ne parvient pas à masquer.

Recul de l’histoire, règlements omniprésents, hypocrisies incessantes, discriminations inacceptables, dérives politiques inhumaines, ubiquité de l’argent – ici sous forme de Mérites –  et magouilles éperdues autour des mariages : Jasper Fforde passe à la moulinette non seulement l’époque victorienne, mais aussi une large brassée de doctrines ou d’aveuglements politiques, de révolutions culturelles, et quelques-unes unes des facettes les plus noires d’un vingtième siècle dévastateur.  « Parmi les nombreuses coutumes inexplicables des Précédents, la plus mystérieuse était leur tendance à interpoler les faits avec la fiction (….) », explique le narrateur. A n’en pas douter, Jasper Fforde appartient bel et bien au passé de cet univers à la fois hilarant et tragique.

Conte philosophique, enquête policière, récit d’horreur, roman d’aventures, quête initiatique, politique-fiction : La Route de Haut Safran se situe à une étrange confluence et demeure inclassable. Publié dans une collection de littérature générale, dérogeant aux canons des genres auxquels il se rattache, ce roman, en originalité pure, en inventivité, et en fantaisie, les surclasse tous – avec une nette longueur d’avance. Il y a indiscutablement chez Jasper Fforde un ton et une « patte » uniques : on le savait, mais ce volume, de par sa portée, prend une plus large envergure. Nous épargnerons au lecteur la longue liste de superlatifs galvaudés par lesquels on essaie souvent d’attirer l’attention sur un texte : que l’on sache simplement que s’il ne fallait garder qu’un seul volume parmi les quelques dizaines que nous avons lus cette année dans les littératures dites de genre, ce serait sans aucune hésitation celui-là.

La Route de Haut-Safran
La Tyrannie de l’Arc-en-ciel, tome I
Jasper Fforde
Traduction de Patrick Dusoulier
Couverture : Delphine Dupuy
Fleuve Noir
20,90 €

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.