Enfin, le dernier tome de la saga Eragon ! Dès que je l’ai vu disponible sur Kindle, le 8 novembre, je l’ai acheté – à 884 pages au compteur, le format numérique s’imposait. Pourtant, je n’imaginais pas l’emporter en France pour les fêtes : presque six semaines pour le lire me paraissaient un laps de temps amplement suffisant. Eh ! bien, non : il m’a fallu deux mois pour dépasser le cap des deux cents premières pages, et une bonne douzaine de romans, tant en français qu’en anglais, ont grillé la politesse à Paolini sur ma liste de lectures.
Heureusement, à partir du deuxième tiers environ, le rythme s’accélère, et le lecteur retrouve en partie le désir de savoir ce qui va se passer, ou plutôt, puisque personne n’a jamais envisagé le triomphe final de Galbatorix, comment vont se dérouler sa chute et la victoire d’Eragon et de ses alliés. Ces séquences, au demeurant, se révèlent plutôt décevantes : au lieu des effets pyrotechniques (au sens propre du terme, avec trois dragons impliqués…) que l’on pouvait espérer, on assiste à une confrontation bizarrement terne dont les survivants sortent désorientés, comme si ni eux, ni l’auteur ne s’étaient réellement posé la question de ce qu’ils feraient après avoir sauvé le monde. On peut alors porter au crédit de Christopher Paolini ses efforts pour dépasser la bataille finale en tant que « scène à faire », et pour concevoir et mettre en place des solutions à plus long terme. Il n’empêche que les 80 dernières pages sont aussi peu exaltantes que les deux cents premières, et que leur tonalité lourdement élégiaque à la mode tolkiénienne ne parvient pas à convaincre.
On pourrait bien sûr argumenter a contrario, en justifiant par un effet de réalisme les longueurs de la première partie, et celles de la conclusion : la vie quotidienne d’une armée en campagne n’est pas faite que de moments glorieux et de duels fulgurants, tout le monde ne peut pas franchir les continents d’un coup d’aile de dragon, et il faut gérer au jour le jour les escarmouches et les sièges, pris en charge par des personnages moins flamboyants qu’un Eragon ou un Murtagh. Roran, en particulier, est depuis le début présenté comme un antihéros qui accomplit des prouesses par des moyens et pour des motifs essentiellement humains, en se méfiant de la magie et en ne rêvant que de revenir à son petit village avec sa femme et son enfant à naître. Reste que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et que Chris Paolini n’écrit pas la Comédie humaine : autrement dit, que les fans d’Eragon ne sont pas nécessairement intéressés par des épisodes d’un réalisme rien moins que magique qui traînent en longueur ou des considérations philosophico-psychologiques qui ne brillent pas par leur originalité.
Paradoxalement, la déception causée par ce volume provient sans doute du fait que Paolini a décidé d’apprendre sérieusement son métier d’écrivain : ses descriptions minute par minute de « moments creux » entre, disons, l’arrivée de Roran à Dras-Leona ainsi que la mise en place du subterfuge qui permet la prise de la ville, ses dialogues interminables, au sens propre, qui ne nous font pas grâce de la moindre banalité échangée par les protagonistes, ses multiples péripéties mineures qui ne servent à rien dans la suite du récit et que l’on oublie dès qu’elles se sont produites, comme s’il s’agissait de faire du remplissage à la mode des feuilletonistes du XIXe siècle. Tous ces procédés mécaniques utilisés encore et encore sentent leur atelier d’écriture à l’anglo-saxonne. Comme le démontraient les précédents volumes de la saga, surtout Eragon et Eldest, Paolini est un conteur né : il sait raconter une histoire, une histoire qui n’a pas grand-chose d’original, mais dont justement la qualité archétypale fait tout le charme, surtout pour un public d’adolescents. Lorsqu’il décide de se prendre au sérieux, lorsqu’il s’inscrit dans une logique « littéraire » plus ambitieuse (multiplication des points de vue narratifs, brassage d’idées et de personnages), il n’est pas à la hauteur de la tâche et ses qualités propres s’évanouissent.
On se prend alors à regretter qu’il ne se soit pas contenté, comme il l’avait d’abord annoncé, d’une trilogie, et qu’il ait décidé de faire deux volumes du dernier prévu ; les défauts d’Inheritance étaient déjà présents dans Brisingr, mais Brisingr bénéficiait encore de l’élan donné par les deux premiers tomes de la saga. C’est d’autant moins le cas pour Inheritance qu’il a fallu attendre trois ans la suite des aventures des personnages : en dépit du résumé relativement précis qui ouvre le volume, la majorité des lecteurs a sans doute oublié bon nombre de détails, et a aussi perdu le sentiment d’urgence qui l’habitait dans les débuts. En outre, alors même qu’on s’ennuie à suivre la lente progression de l’armée d’Alagaësia vers la confrontation finale, les réflexions répétitives d’Eragon et de ses alliés qui se demandent en vain comment gagner un avantage définitif sur Galbatorix et Shruikan alors qu’ils ont déjà bien du mal à tenir tête à Murtagh et Thorn.
On reste aussi sur sa faim en ce qui concerne certaines des créations les plus intéressantes de Paolini : ainsi, le passé de Solembum et Angela demeure largement mystérieux, et les pouvoirs – considérables – de « l’herbalist » ne sont jamais expliqués ni détaillés. Cela présagerait-il une « préquelle » dont le chat-garou et la sorcière seraient les héros ? Ce n’est pas impossible, vu la popularité du cycle d’Eragon, et le goût du public pour les spin-offs des séries à succès. En tout cas, ce n’est pas une question dont j’attendrai la réponse en retentant mon souffle. Inheritance, même s’il n’est pas totalement dépourvu d’intérêt, constitue quand même pour moi une grosse déception.
Inheritance , Eragon T4 Christopher Paolini
Éditeur Random House Uk
16,50 €
Heureuse de découvrir une chronique honnête et donc décue. Les 3 premiers n’étaient pas très originaux mais ils étaient prenants parce que bien racontés. Dommage.