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L’Agence secrète – Alper Canigüz

Agence secrète [500 x 500]On se souvient d’Alper Canigüz et du héros délirant de « L’Assassinat d’Hicabi Bey » et d’ « Une Fleur en enfer », sorte  de privé avant l’âge, gamin haut comme trois pommes aux réflexions et aux désirs d’enquêteur classique de romans noirs. Pas de précocité, pas d’intelligence et bien peu de perspicacité pour Musa, le narrateur de « L’Agence secrète » À l’opposé de l’Alper Kamu de l’écrivain stambouliote, Musa tient plutôt de l’antihéros. Une sorte de looser légèrement porté sur la boisson, sans compétences particulières, à la recherche d’un logement et d’un emploi. Un jeune comme il en existe tant, pas vraiment prédestiné à comprendre les secrets de l’univers.

Une colocation opportune avec un ancien camarade d’armée, une petite annonce non moins opportune et voilà le jeune Musa intégré dans la société. L’entreprise qui l’emploie apparaît légèrement atypique. Elle ne sert à rien. Elle n’a été créée que pour permettre à un richissime entrepreneur de liquider toutes ses sociétés en une seule et, à son décès, de mettre son immense fortune à l’abri de sa veuve. Elle est dirigée par un chat, Seytan Bey –  c’est  dire Satan. Ses cadres sont eux aussi un brin bizarres.  La firme est très certainement infiltrée par des agents de la veuve Hanim, qui d’une manière ou d’une autre cherche à récupérer son bien. Bref, tout cela est étrange. Dès lors, comment s’étonner du fait que cette entreprise avec pignon sur rue soit dénommée, très exactement et très officiellement, L’Agence secrète ? Musa ne s’étonne de rien, pas même lorsqu’on lui apprend que l’une des succursales de cette firme, l’Ecole du Bonheur Galactique, a ses bureaux dans l’immeuble même où il loge. Il faut dire aussi qu’à l’Agence Secrète, Musa a rencontré la femme de sa vie. Tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

« J’ignore pourquoi ils ne vous ont pas éliminé, mais je pense qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps avant qu’ils changent d’avis. »

Mais les choses ne tardent pas à se corser. L’Agence Secrète recèle bien des secrets, que Musa ne fait guère qu’effleurer. L’un des employés lui donne rendez-vous hors de l’Agence pour lui faire quelques révélations : lorsque Musa arrive, c’est pour voir son collègue dégringoler en vrille depuis les hauteurs d’un immeuble. Et pour apercevoir quelques instants ensuite la vénéneuse Mehtap, secrétaire nymphomane, quitter discrètement les lieux. Musa est ensuite contacté par Fezai Aydintük, détective privé, qui lui en apprend de sévères. À moins qu’il ne cherche à la manipuler.

 

« L’organisation utilise toujours l’alphabet extraterrestre au cours de ses missions, car comme les extraterrestres connaissent tous nos alphabets, nous choisissons d’utiliser le leur pour que notre travail reste secret au moins auprès des terriens qui ne sont pas impliqués dans l’action. »

 

Dès lors, tout va de mal en pis pour Musa, qui ne demande qu’une chose : passer des moments paisibles avec Sanem, son amie. Mais lorsque l’on se retrouve pris au milieu d’un nuage de folie, en compagnie de personnes – dont le Prince Charles lui-même – qui ne se disputent pas seulement une immense fortune mais aussi affirment mener depuis plus de cinq siècles une guerre secrète contre les extra-terrestres, la vie devient un peu trop animée. Enlèvements, fusillades et surprises en tous genres s’accumulent. Un réparateur du nom de Nicola Tesla rétablissant l’électricité en vous faisant sauter un plomb dentaire ou un raid secret en deltaplane de la montagne Kocadag à l’île de Mykonos en deltaplane, qui plus est en sirotant une bouteille de raki, n’en sont guère que de modestes exemples.

« J’étais prêt à tendre l’oreille aux secrets qu’allait me révéler cette dame ottomane un peu fêlée dont les horloges s’étaient arrêtées un siècle plus tôt, à propos d’une bande de meurtriers à la pointe de la technologie capables de modifier la pesanteur. »

On le devine : le choix d’un individu tel que Musa comme narrateur, qui restera à jamais incapable de démêler le vrai du faux, et à qui l’application du sérum de vérité fera peut-être avaler à ses tortionnaires bien des couleuvres, n’avait rien d’innocent. Interrogation sur le réel qui n’est pas à proprement parler métaphysique ou dickienne, mais plutôt jeu sur le voile des apparences, des manipulations, de l’information et de la désinformation, « L’Agence secrète », en accumulant à l’envi les faux-semblants, en jetant le trouble entre une machination destinée à dissimuler au monde entier une guerre entre humains et extra-terrestres ou au contraire à persuader une petite poigné d’individus de la réalité de cette hypothèse saugrenue, représente aussi un hommage ironique, mais empreint d’affection, à toutes ces séries B et Z  qui, aussi bien sur le plan littéraire que cinématographique, ont toujours accompagné les grands courants de genre. Entre assassinés morts ou de simples acteurs, personnage de la vie courante se muant en héros trop caricaturaux peut-être trop  pour être vrai, entre personnalités publiques et sosies, Musa, à tout jamais dépassé par les évènements, ne saura jamais s’il a vécu une épopée, une comédie, un drame, ou un vaudeville, ne saura jamais s’il a basculé dans quelque chose de bien trop grand pour lui ou dans la simple machination d’une bande d’aigrefins.

«  Au contraire votre esprit essaie de retenir ce qui semble à tout prix vouloir s’échapper de vous, prendre la fuite dans votre dos ; et c’est alors que, soudain, vous réalisez qu’il s’agit de votre âme. »

On trouve dans « L’Agence secrète » une petite touche de folie qui fait penser à certains récits de Raphael Aloysius Lafferty, mais aussi un agréable écho de ces personnages farfelus que l’on rencontre dans la fameux « Club des métiers bizarres » de Gilbert Keith Chesterton. Difficile également de ne pas penser aux individus singuliers et à l’arrière-fond extra-terrestre de  « L’Auberge de l’alpiniste mort » des frères Strougatski. Avec tout juste deux cents pages, Alper Canigüz a su trouver le bon format pour « L’Agence secrète ». Une lecture distrayante à la croisée des genres, une aventure ambiguë pour les lecteurs qui aiment les récits sortant des sentiers battus.

Alper Canigüz

L’Agence secrète

Traduction de Célin Vuraler

Couverture : Pierre-Olivier Planty

Editions Mirobole

 

Alper Canigüz sur Mythologica :

« L’Assassinat d’Hicabi Bey »

http://www.mythologica.net/lassassinat-dhicaby-bey-alper-caniguz/

 

Les éditions Mirobole sur Mythologica :

« Psychiko » de Paul Nirvanas :

http://www.mythologica.net/psychiko-paul-nirvanas/

« L’Autre ville » de Michal Ajvaz :

http://www.mythologica.net/lautre-ville-michel-ajvaz/

« Les Furies de Boras » d’Anders Fager :

http://www.mythologica.net/les-furies-de-boras-anders-fager/

«  Je suis la reine et autres histoires inquiétantes » d’Anna Starobinets :

http://www.mythologica.net/je-suis-la-reine-et-autres-histoires-inquietantes-anna-starobinets/

« Le Vivant » d’Anna Starobinets

http://www.mythologica.net/le-vivant-anna-starobinets/

« Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère, et retrouvé l’amour » de S. G. Browne : http://www.mythologica.net/comment-jai-cuisine-mon-pere-ma-mere-et-retrouve-lamour-s-g-browne/

« Noir septembre » d’Inger Wolf :

http://www.mythologica.net/noir-septembre-inger-wolf-2/

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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