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Le Vivant – Anna Starobinets

vivant [400 large]« Le nombre du Vivant est immuable, le Vivant consiste en trois milliards de vivants, pas un de plus, pas un de moins. »

 

Trois milliards d’individus, pas un de plus, pas un de moins. Il est permis de vivre jusqu’à un certain âge, mais au-delà l’on est « mis en pause » :on disparaît pour renaître ensuite. Mais lorsque l’on découvre qu’une femme est enceinte d’un bébé dont l’ « incode » est inconnu – il ne correspond à la résurrection d’aucun individu mis en pause – les autorités s’inquiètent. Ce nouvel individu est isolé, surveillé, mis à l’écart de cette connexion au dont il est interdit de s’affranchir durant plus de quarante minutes.

 

« Le masque est froid et poisseux comme ces créatures qui hantent les profondeurs sous-marines. »

 

Ces trois milliards d’individus constituent donc le Vivant, miracle d’humanité nouvelle créé après la « Compression », effrayante série de guerres et d’épidémies ayant fait décroître la population mondiale. Les individus y sont perpétuellement liés par un réseau «B2B » (brain to brain) nommé le Socio, dont il ne leur est en aucun cas possible de se déconnecter plus de quarante minutes. Les publicités y sont obligatoires, la surveillance constante, les individus y vivent autant dans les univers virtuels, les « strates », que dans le monde réel. Un monde futur qui, d’une certaine manière, ressemble beaucoup au nôtre.

 

« La mort n’existe pas. »

 

« La mort n’existe pas » : cette phrase revient sans cesse, comme un classique des diktats et litanies des religions ou des systèmes totalitaires. La mort n’existant pas, notre nouvel individu sans incode connu, nommé « Zéro » ne peut perdre sa mère, rapidement mise en pause : on lui montrera nquelques années plus tard la prétendue réincarnation de sa mère, porteuse du même incode – un indivdu qui lui apparaîtra totalement étranger. Cette « pause » qui permet ensuite de renaître, certains y sont compliants, la choisissent, d’autres attendent le dernier moment, pas entièrement convaincus. Mais ils ont tort, puisque « La mort n’existe pas. »

 

« Je me suis représenté l’espoir avec lequel j’étais venu ici comme le container en verre d’un papillon qui m’aurait échappé des mains et se serait brisé en mille morceaux. »

 

Inconnue totale pour le pouvoir en place, « Zéro » représente donc un élément perturbateur en puissance, qui inquiète à tel point que l’on préfère lui interdire toute connexion au Socio, et le placer en compagnie des « Corrigés », dans une de ces prisons qui ne disent pas leur nom où l’on rééduque, de réincarnation en réincarnation, les individus dont le CMP (Coefficient de Menace Potentielle) est suivi de très près. Mais dans cette institution, entre autres déviants, Zéro rencontre Cracker, l’inventeur de la connexion brain to brain et du Socio, qui a eu l’intuition du caractère néfaste de ce réseau aussitôt après l’avoir créé, et a tenté de le détruire.

 

« J’ai toujours voulu être comme tout le monde. Mais ils ont fait de moi un dieu. Ils ont fait de moi le diable. Ils ont fait de moi une mouche pour leurs expériences. »

 

Dès lors, le roman paraît être lancé sur des rails classiques. Cracker et Zéro, malgré la surveillance constante dont ils sont l’objet, vont s’infiltrer dans le système – informatique, politique, social – et, depuis l’intérieur, le faire voler en éclats. Mais, si l’on sent les influences des grands classiques de l’utopie, à commencer par Huxley et Orwell, et si l’on retrouve bien dans « Les Vivants » cet aspect « thriller » qui vient régulièrement se greffer sur les déclinaisons, récentes ou non, de ces utopies totalitaires, rien n’est aussi simple chez Anna Starobinets.

 

En effet, dans une troisième partie moins classique, moins facile, mais finalement cohérente, l’auteur fait sortir son roman d’une voie qui semblait toute tracée pour s’engager vers un pessimisme – oui, c’est possible – encore supérieur à celui de ses prédécesseurs. Une troisième partie âpre-amère qui est celle des échecs de tous les systèmes et des aller-retour entre Charybde et Scylla. Un développement inattendu qui ne se contente pas de faire la dénonciation classique des systèmes totalitaires et même des religions, mais nous renvoie au visage les travers fondamentaux de la nature humaine, des travers pérennes et incoercibles face auxquels aucun système n’a jamais pu et ne pourra jamais rien.

 

En nourrissant son discours avec toute une série de trouvailles – les expériences de Zéro sur les termites, la fuite des animaux devant le Vivant, le flic qui se trouvant déconnecté du Socio en conclut qu’il n’est ailleurs que dans une strate du monde virtuel, l’astuce de faire accepter plus facilement la pause aux partants en leur faisant choisir la couleur de leur serviette de douche (impossible de ne pas comprendre l’allusion à des faits de sinistre mémoire dans ces chapitres remarquables), les recherches de « rétrospection incarnationnelle » ou encore ce fameux « Fils du boucher », personnage réel et héros d’une série, l’Assassin éternel, mal constitutif à la fois de la réalité, de la fiction, et des différents niveaux du système – Anna Starobinets compose donc, sur des bases classiques, un roman atypique qui n’est plus seulement un hommage aux grands textes fondateurs de l’utopie destinés à alerter quant aux dangers du futur, mais une déclinaison plus noire, et plus désespérée encore.

 

Ancré dans le présent et dans le contexte de son essor vers le virtuel, « Le Vivant » a donc le parfum noir des utopies classiques, l’arrière-goût amer des tragédies de l’Histoire, le charme vénéneux des dérives du présent, l’avant-goût nauséeux des désastres futurs. Une anticipation qui dit ce que l’on ne peut déjà que ressentir : nous n’échapperons pas à ce Big Brother intégré à l’individu vers lequel nous nous dirigeons à grands pas et auquel – il n’y a qu’à regarder autour de soi – la plupart auquel de nous ne demandent qu’à se soumettre à chaque instant plus encore. Anna Starobinets a sans doute raison : il n’y a plus vraiment d’espoir.

Le Vivant

Anna Starobinets

Traduit du russe par Raphaëlle Pache

Editions Mirobole

 

Les éditions Mirobole sur Mythologica :

La chronique de « L’Autre ville » de Michal Ajvaz :

http://www.mythologica.net/lautre-ville-michel-ajvaz/

La chronique des « Furies de Boras » d’Anders Fager : http://www.mythologica.net/les-furies-de-boras-anders-fager/

La chronique de «  Je suis la reine et autres histoires inquiétantes » d’Anna Starobinets : http://www.mythologica.net/je-suis-la-reine-et-autres-histoires-inquietantes-anna-starobinets/

La chronique de « L’Assassinat d’Hicabi Bey » d’Albert Caniguz http://www.mythologica.net/lassassinat-dhicaby-bey-alper-caniguz/

La chronique de « Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère, et retrouvé l’amour » de S. G. Browne : http://www.mythologica.net/comment-jai-cuisine-mon-pere-ma-mere-et-retrouve-lamour-s-g-browne/

La chronique de « Noir septembre » d’Inger Wolf : http://www.mythologica.net/noir-septembre-inger-wolf-2/

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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